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En Géorgie, la mort du patriarche Élie II déclenche une émotion nationale hors norme

  • Photo du rédacteur: SGN06
    SGN06
  • 21 mars
  • 3 min de lecture

La Géorgie vit l’un de ces moments rares où le deuil déborde la sphère religieuse pour devenir un fait national total. Depuis l’annonce, le 17 mars 2026, de la mort du catholicos-patriarche de toute la Géorgie, Élie II, à l’âge de 93 ans, Tbilissi et une grande partie du pays sont saisis par une émotion collective d’une intensité peu commune. Des foules compactes se pressent depuis plusieurs jours autour de la cathédrale de la Sainte-Trinité, dite Sameba, où le patriarche repose, tandis que d’interminables files de fidèles viennent se recueillir. Selon plusieurs médias, la cathédrale a été ouverte jour et nuit afin de permettre à la population de lui rendre un dernier hommage avant ses funérailles, prévues dimanche.


Pour comprendre cette ferveur, il faut mesurer ce que représentait Élie II dans l’histoire contemporaine géorgienne. Élu patriarche en 1977, à une époque où la pratique religieuse restait étroitement contrainte par le pouvoir soviétique, il a dirigé l’Église orthodoxe géorgienne pendant près d’un demi-siècle. Sous son autorité, une institution longtemps marginalisée par l’athéisme d’État a retrouvé une centralité exceptionnelle dans la vie du pays, au point de devenir, dans la Géorgie post-soviétique, l’acteur non étatique le plus respecté et le plus influent du paysage national.


Son parcours éclaire cette stature. Né en 1933 sous le nom d’Irakli Ghudushauri-Shiolashvili, il s’est formé à l’Académie théologique de Moscou avant de gravir les échelons de la hiérarchie ecclésiale. Avant son élection au patriarcat, il fut notamment évêque de Soukhoumi et d’Abkhazie une charge dont la portée symbolique est considérable dans un pays marqué par les fractures territoriales. En 1977, il accède à la tête de l’Église géorgienne et engage un long travail de restauration spirituelle, institutionnelle et culturelle, au moment même où l’Union soviétique entre dans sa phase terminale.


L’influence d’Élie II dépasse toutefois largement le strict domaine religieux. En Géorgie, il fut bien davantage qu’un primat : une autorité morale, une figure de continuité historique, un repère dans les périodes de chaos. Il a traversé la fin de l’URSS, l’indépendance, les crises internes, les guerres, les recompositions identitaires et les tensions géopolitiques qui ont façonné le pays depuis trente-cinq ans. Son rôle a souvent consisté à offrir aux Géorgiens un langage de cohésion au moment où les institutions politiques, elles, apparaissaient fragiles ou contestées. C’est pourquoi sa disparition prend aujourd’hui la forme d’un choc national : une page de l’histoire géorgienne se referme.


Le pays que l’on voit aujourd’hui avenues saturées, files silencieuses, visages en larmes, drapeaux en berne, recueillement continu autour de Sameba donne à voir bien plus qu’une cérémonie funèbre. Il révèle le lien singulier entre l’Église orthodoxe et l’identité géorgienne. Dans une nation qui a adopté le christianisme comme religion d’État dès le IVe siècle, la figure du patriarche concentrait à la fois mémoire, foi, langue, tradition et sentiment d’appartenance. La présence massive de la population dans les rues de Tbilissi dit donc autant la peine religieuse que la conscience de perdre un père symbolique de la nation.


Cette disparition ouvre aussi une période d’incertitude. L’Église orthodoxe géorgienne doit désormais élire un nouveau patriarche dans les semaines à venir, et cette succession sera observée avec attention dans un pays où le religieux reste intimement lié au social, au culturel et parfois au politique. Mais, dans l’immédiat, l’heure n’est ni au débat ni aux calculs institutionnels. La Géorgie est d’abord plongée dans un moment de suspension, presque de recueillement national, où l’hommage rendu à Élie II prend la dimension d’un adieu collectif à une époque entière.


Écrire aujourd’hui sur la Géorgie, c’est donc écrire sur un peuple rassemblé dans la douleur, mais aussi dans la fidélité à une figure qui aura incarné, pendant près de cinquante ans, une forme de permanence au milieu des secousses de l’histoire. La foule qui envahit Tbilissi n’est pas seulement venue saluer un chef religieux. Elle vient accompagner un homme que beaucoup considéraient comme la conscience vivante du pays.


 
 
 

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